21 juin 2008
tout est écrit

Il éteint la lumière et pose sa joue contre le froid de la fenêtre. Ça calme un peu le battement douloureux qui martèle ses paupières. Sur la place, le vent fourrageur se bat contre la pluie. Changeant de position, il se tourne vers la chambre, dos au carreau. L’enveloppe, sur la table, attend patiemment. Il a demandé le plus grand modèle à madame Chapuis, la postière.
-Encore
un nouveau chef-d’œuvre, monsieur Louis ? Vous verrez, ils finiront par
reconnaître votre talent.
Cette
brave madame Chapuis ! Saura-t-elle, un jour, qu’elle y est, dans
l’enveloppe, avec sa permanente hebdomadaire et l’opulence troublante de sa
poitrine ? Comme Marcel, le serveur du café de France, avec ses pieds
plats et son humour glacial ? Comme, le petit François, coursier de son
état, qui rêve de conquêtes spatiales ? Comme Hortense, et la lumière de
son sourire, la soie de ses paupières, sa fragile assurance, qui, même à la fin de sa vie, restait attentive ?
Il
a tout mis dans l’enveloppe. Ramassé tous les morceaux de sa vie, balayé le
moindre recoin de son enfance, traqué les miettes de ses souvenirs.
Tout !
Une vie ! Rien !
Une vie, la sienne, la seule qu’il connaisse
suffisamment pour la coucher là, page après page.
Il
pensait d’abord pouvoir se réfugier dans la fiction ; dissimuler, travestir.
Huit fois ! Huit enveloppes gonflées d’espoir. vite déçu Il fallait bien
qu’il en fasse quelque chose de tous ces mots qui jaillissaient en bazar. Il
avait bien essayé, au début de les remettre en place, de les faire rentrer par
tous les trous d’où ils sortaient. Difficile. Ça filait entre les doigts. Il
avait ensuite eu recours à l’écriture. Certains mots obéissaient sagement,
s’alignaient sous le joug de la fiction, mais pas tous. Des rebelles, qui se
faufilaient entre les lignes, insaisissables.
Alors
il a décidé de se vider. Entièrement. Sur les lignes des cahiers il a laissé
couler le jus noir de ces maudits mots. Tout y est. Tout ! Il peut partir
tranquille. Il se sent tout propre à l’intérieur, rincé à grande eau. Il prend
sur la chaise le sac de toile, maigre mais suffisant bagage, et ferme la porte.
C’est fini. Comme un vieux livre cent fois lu, corné à toutes les pages, et que
l’on referme définitivement. C’est fini. Tout est dit. Tout est écrit. Là, dans
l’enveloppe brune qui palpite doucement sur la table.
Dehors, le vent a vaincu la pluie et gifle, en signe de victoire, la longue silhouette qui hâte le pas vers la gare. Tout est dit. Maintenant on peut vivre.
***********************************************
texte écrit en suivant la consigne n° 42 piochée parmi les propositions judicieuses de Ecriture ludique
Commentaires
C'est vraiment excellent!
Comme Val, je suis impressionnee!!
Val, Janeczka merci merci !
Paroles plurielles me manquent un peu mais en cherchant bien j'ai trouvé des lieux d'écritures accueillants ;)
beaujour fabeli
c'est vrai qu'à moi aussi P.P. manque un p'tit peu beaucoup...
mais comme tu dis, il existe d'autres lieux d'écritures, trés accueillants...
ton texte est sombre comme la vie de la grande silhouette qui s'y racconte.
j'aime bien comme tu as posé les mots. on est tout de suite dans l'univers de l'acteur... oui, comme un film en noir et blanc
bonne journée à toi
Merci Sylvie!
tu t'es distinguée sur cette consigne, toi aussi et 2 fois plutôt qu'une ;))
bravo!!
bel exercice!!
no comment
no comment, mais si, si, j'ai des choses à dire! J'aime beaucoup, beaucoup, beaucoup, le choix des mots, la brièveté du texte, la texture générale, le tout
bravo, oui
bonne soirée
;)
merci Mariev d'avoir retrouver la parole pour ce gentil commentaire :)
Bravo !
Bravo...
Exercice superbement réussi... un extrait de vie fort bien écrit... j'ai enfin fait ma version de cet exercice... passe donc me voir et laisse une trace de ton passage... @ bientôt
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=340246&pid=9661955
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :
