15 juin 2009
Automatic-tic
Comme d'habitude, elle a oublié d'ouvrir son parapluie. Bien sûr, la pluie se faisait gentille, mais très vite les cheveux gris se sont poudrés de gouttelettes et la toile de la veste aussi. Pourtant le parapluie est resté sagement calé sous son bras. Comme d'habitude, elle marchait d'un pas rapide et court, tricotant des jambes sur le bitume noir. Quand on n'a jamais passé le mètre cinquante deux, on donne toujours l'impression de tricoter des jambes. Elle a traversé la rue Carnot, tourné à l'angle de la nouvelle pharmacie, longé le square et son lot de SDF, pour enfin pousser la porte du vingt six de la rue Despourrins.
Monsieur Jean Paul Marnay
kinésithérapeute, DE
consultations sur rendez-vous.
Comme d'habitude elle a jeté un coup d'œil sur la plaque grise gravée de blanc On ne sait jamais ? Un départ inopiné, un déménagement soudain. Autant être sûre. D'une semaine sur l'autre, le monde va, fait ses petites affaires, et Jean Paul, partant définitivement pour le Mato Grosso ou l'Ouzbékistan, pourrait avoir omis de prévenir Marguerite.
Comme d'habitude, elle a fermé avec soin la porte blanche qui donne sur la rue, relevant la poignée jusqu'à entendre ce petit clic! , signal d'une bonne fermeture. Au premier rendez-vous, sans méfiance, elle a juste baissé puis relever la poignée, dans un geste banal et courant. Mais la porte, avant même qu'elle se soit assise, s'était ouverte sur le grondement de la rue. C'est alors qu'elle avait vu le petit carton, fixé juste au-dessus de la poignée: "Merci de fermer la porte avec soin"
Elle a placé son parapluie dans le pot de faïence bleue prévu à cet effet et s'est assise, comme d'habitude, sur la chaise de droite, à côté de la table basse où s'ennuient quelques magasines. Elle a essayé un jour la chaise de gauche, pour voir. Mais non, elle se sent mieux à droite, allez donc savoir pourquoi. Inutile de chercher des explications, c'est comme ça, c'est tout. Si on devait tout expliquer, la vie pourrait devenir difficile. Non, le plus simple, c'est de la prendre comme elle vient. On se lève le matin, comme d'habitude, on jette un coup d'œil par la fenêtre de la cuisine et on prend ce qui vient. Pour l'instant, ce qui vient, c'est une séance de kiné avec Jean Paul.
Comme d'habitude, elle a saisi un magasine sur la table, a parcouru les titres. Seulement les titres, parce que pour le reste, il faudrait sortir les lunettes. Mais pour cinq ou dix minutes d'attente, c'est inutile. Sinon, quand Jean Paul ouvrira la porte, on perdra du temps à enlever les lunettes, les remettre dans l'étui, l'étui dans le sac. Et Jean Paul qui attend, sourire au lèvres, légèrement tourné vers la salle de soin. Il attend les lunettes, l'étui, le sac et enfin Marguerite.
Alors Marguerite survole les titres du magasine et imagine le reste.
"Pour en finir avec les dettes, il saute du dixième étage"
Ça, c'est clair, elle le voit bien. Mais après, c'est flou. Le pourquoi, le comment, elle ne sait pas. Les dettes, le désespoir, le dixième étage, elle ne sait pas non plus.
Comme d'habitude, Marguerite peine à imaginer une autre réalité que la sienne. Dans le monde de Marguerite, on ne gagne pas des mille et des cents, mais on paie ce qu'on doit, à qui on le doit. Et ça ne va pas chercher plus loin. Alors elle abandonne le désespoir au dixième étage et tourne la page avec application.
"Partir en vacances avec ses enfants: pour ou contre"
Comme d'habitude, Marguerite est pour. Ce n'est pas entièrement systématique mais, tout de même, ça arrive souvent. Elle n'aime ni les débats, ni les confrontations. Quand on est pour, les choses sont plus faciles. Et puis faire des enfants et ne pas les emmener en vacances, c'est cruel. Marguerite n'a pas d'enfants, mais si elle en avait, elle est sûre de les emmener en vacances.
Comme d'habitude, elle n'est pas vraiment triste de penser que, peut-être, elle aurait pu avoir des enfants. Elle est rarement triste. C'est la vie qui est comme ça. A prendre ou à laisser. Elle a pris ce qu'on a bien voulu lui donner. Un travail, un petit appartement dont elle est enfin propriétaire, une bonne santé. Non, le kiné ce n'est pas grave. Juste un peu de rééducation après une mauvaise chute un jour de pluie. En voulant ouvrir, pour une fois, son parapluie, elle a trébuché. C'est idiot mais ce n'est pas grave.
Il y a sûrement plus malheureux que Marguerite. Elle a pris les jours de pluie et les jours de soleil avec une humeur égale. Elle est comme ça, c'est dans sa nature. Au couvent, quand l'une ou l'autre de ses camarades de classe gémissait d'un mal de tête ou de ventre, on la donnait en exemple. "Regardez Marguerite, comme d'habitude elle ne se plaint pas. Elle connaît la vanité de la plainte. Le seigneur voit nos souffrances. Inutile d'en rajouter, nous ne ferions que fatiguer ses oreilles"
Marguerite ne fatigue les oreilles de personne. Il n'y a pas d'oreilles près d'elle. Seulement les oreilles du seigneur, là-haut. A quoi bon, puisqu'il voit tout?
Jean Paul a dû prendre du retard. Quelques fractures ou lumbagos à traiter en urgence. Comme d'habitude, Marguerite ne s'impatiente pas. Les pieds bien calés au sol, le dos droit contre son siège, elle patiente en compagnie des titres en lettres capitales.
"fruits et légumes de saison: le choix de la raison"
Elle a préparé une soupe pour ce soir. On est en mai, d'accord, les beaux jours sont censés être là, mais comme d'habitude, Marguerite apprécie de commencer son dîner par un bol de soupe. Le midi, à la cantine de la trésorerie générale, on ne sert de la soupe que pendant les mois d'hiver, et encore. Evidemment les jeunes boudent la soupe. Ils ne jurent que par les salades ou les terrines colorées mais insipides. A la cantine, Marguerite se plie aux habitudes du plus grand nombre. Elle est bien consciente que le chef cuisinier ne va pas préparer de la soupe pour quelques rares amateurs de potages. C'est naturel, il faut simplifier le travail, harmoniser. Mais dans le confort douillet de son appartement, Marguerite a droit à son bol de soupe. Avec des légumes de saison, bien sûr. Avait-on le choix, autrefois? On se contentait de ce que l'on trouvait au marché, sur les étals de bois dépliés chaque jour par les paysans du coin.
Jean Paul est en retard. Elle ne va pas sortir sa montre du sac mais elle en est certaine, il est en retard. Elle a fini de feuilleter un magasine et s'apprête à en saisir un second; c'est inhabituel. Cinq ou dix minutes, elle n'attend guère plus les autres jours. Le temps d'égrainer les titres d'un magasine. Il y en a quatre, elle les a lu à tour de rôle, reprenant la pile au début à partir de la cinquième séance. Ce n'est pas grave, elle n'est pas pressée, n'a pas de voiture au parcmètre, personne à visiter. Elle attend. Jean Paul va finir par ouvrir la porte bleue, celle qui conduit à son cabinet. Elle ne l'aura pas entendu venir parce qu'il marche pieds nus. Oui, ce n'est pas commun. C'est une habitude qu'il a rapporté d'un séjour en Inde. Là-bas, a-t-il expliqué, c'est une sorte de tradition, on reste en contact avec la terre, les énergies du cosmos. Marguerite n'y voit pas d'inconvénient. Elle sait bien qu'elle ne pourrait pas faire la même chose mais ça ne la dérange pas.
Il y a tout de même quelque chose qui est en train de la déranger. Le silence. Il y a bien les bruits de la rue, assourdis et habituels mais dans le cabinet, rien. Dans la salle d'attente c'est normal, puisqu'elle est seule avec les deux chaises, la table, et les magasines. Mais derrière la porte de la salle de soin règne un silence que Marguerite finit par trouver inquiétant. Ce n'est pas que Jean Paul fasse beaucoup de bruits en soignant ses patients. Tout de même, il y a parfois le ronronnement d'un appareil, un objet qui chute sur le lino, une chaise déplacée, une petite quinte de toux. Aujourd'hui, rien. Rien du tout. Marguerite a soudain conscience qu'elle est seule. Elle en est sûre. Que se passe-t-il? Un accident? Un malaise? Une absence?
Marguerite pose son sac sur la table basse, se lève, avance d'un pas. Comme d'habitude, elle fait le moins de bruit possible, ne veut pas se faire remarquer. Elle s'approche de la porte bleue, colle son oreille en retenant son souffle. Non, décidément, rien. Que faire? Frapper et entrer? Partir et téléphoner plus tard? Comme d'habitude, elle hésite, envisage toutes les solutions, pèse le pour et le contre. C'est difficile de prendre une décision. Marguerite est seule, il n'y a personne pour donner un avis derrière lequel elle pourrait se ranger.
Marguerite reprend son sac, reste debout, regarde la porte, son parapluie, la porte, son parapluie, la porte, son parapluie, la porte, son parapluie, la porte…
Fabienne avril 2009
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Commentaires
Comme d'habitude, Fabeli,
tu commences tout doucement, tu nous mènes par la main là où tu veux, on te suit, tu sèmes tes petits indices mine de rien, et en fin de compte on se retrouve face à un portrait vivant, dans une histoire un peu triste, mais étonnamment réelle! Ton sens de l'observation est percutant! J'ai le sentiment que tes personnages te sont familiers sans cependant être intimes. Tu les décrits, je dirais plutôt "tu les sens". Et tu nous laisses face à une porte fermée devant une Marguerite indécise...Comme d'habitude, je suppose?
C'est un peu long, alors je le lirai à tête reposée...
N'empêche, elle doit être très gentille, Marguerite...
Lorraine, je suis très sensible à tes appréciations. C'est vrai que j'ai beaucoup de tendresse pour mes personnages, et c'est vrai aussi que j'ai le sentiment de les "sentir".
Phil, c'est quand tu veux, à ton rythme :)
Val, tu as raison, elle est très centille, Margerite. C'est normal, les personnes qui me l'ont inspirée sont très gentilles!
Je ne vais pas répéter le commentaire de Lorraine, hein, mais j'adhère à ce qu'elle dit.
Tu as réussi ici à donner beaucoup de consistance à ton personnage (un personnage qui passe inaperçu dans la vraie vie, je présume), je te dis bravo ! Ce petit texte mériterait sans doute de figurer dans un recueil...
:-)
Je ne vais pas répéter le commentaire de Lorraine, hein, mais j'adhère à ce qu'elle dit.
Tu as réussi ici à donner beaucoup de consistance à ton personnage (un personnage qui passe inaperçu dans la vraie vie, je présume), je te dis bravo ! Ce petit texte mériterait sans doute de figurer dans un recueil...
:-)
Phil, je pourrais par exemple faire aller Margueritte au marché? ;)
Idée à suivre, puisque justement je me suis remise à travailler sur les nouvelles du marché.
Tu as même plein de personnages de roman, dans tes tiroirs. Y as tu songé ?
Phil, le mot roman est pour l'instant un peu effrayant pour moi!!!
Tu prends une de tes nouvelles comme point de départ, et tu brodes...
beaujour fab.
j'ai lu, et petit à petit j'ai reconnu...
je crois que l'on a tous une margueritte à l'esprit. moi la mienne s'appellait margueritte (à cela rien d'extraordinaire) mais je l'appelais tata guitte, et c'était MA tata guitte, avec qui j'ai fait toutes les bétises que ma maman ne m'autorisait pas,,, meme en r^ve !
et puis tout doucement, elle aussi, elle a sombré dans le comme d'habitude....
ton texte est trés fort - comme toujours"
faut-il deviner la suite ?
m'autorises-tu à en faire une suite ....
douce journée à toi.
Phil, chaque chose en son temps! A moins que tu ne me montres la voix à suivre ;)
Sylvie, tu as carte blanche pour la suite :)
(*+*)
merci fab. je m'y mets...
douce journée à toi
Euh... je ne suis pas chanteur...
Phil, ne dit-on pas d'un écrivain qu'il a une "voix"? ;)
« Un grand auteur est celui dont on entend et reconnaît la voix dès qu’on ouvre l’un de ses livres. Il a réussi à fondre la parole et l’écriture » Michel Tournier
:-)
beaujour fab.
c'est fait.... demain parution.
bises et douce journée à toi
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