06 septembre 2009
le carrefour
Moi, je pars au travail dans ma voiture confortable. Ma fenêtre est ouverte sur un peu d'air dans la moiteur orageuse. Je tripote les boutons de l'auto radio. Non, pas ça. Non, pas ça, non plus. Ah! Oui, ça!
Ça, c'est "Hôtel California", c'est toute ma jeunesse, les slows dans les boums, les premiers baisers, l'insouciance. Je monte le son pour sentir les vibrations de la guitare électrique dans les reins, comme autrefois.
Lui, il est debout au carrefour, naviguant d'un pas lent entre les voitures, sa casquette à la main. Je sais qu'il va demander. Je prépare déjà ma mine de circonstance, la tête qui fait "non" doublée d'un petit sourire désolé mais ferme. Je dis toujours non. Ce n'est pas possible de donner partout. Il y a des associations qui sont organisées, qui ont pignon sur rue. Donner quelques pièces, comme ça, pour qu'elles soient bues aussitôt, non.
Le feu est rouge, c'est sûr qu'il a déjà repéré ma fenêtre ouverte. Je n'ai quand même pas le culot de la fermer devant lui. Il s'approche, silencieux, sa bouche murmure, sa main se tend, je sors mon sourire, je secoue la tête. Non.
Alors je croise son regard. Un quart de seconde, je plonge dans son âme qu'il a laissé ouverte, comme ma fenêtre. Je n'entends plus les guitares. Je suis perdue dans le silence de sa détresse.
Le feu passe au vert. Démarrer. Une boule dans ma gorge, de l'eau dans mes yeux. J'ai dit non.
Commentaires
Carrefours de vie
Comme je me retrouve dans ce texte, la boule à la gorge!
Je réagis de cette manière, en essayant de regarder la personne dans les yeux même si je dis non. C'est difficile, il y a de tout dans ces gens qui font la manche. Ils jouent aussi sur notre faiblesse pour arracher quelques pièces.
Un jour, en ville un monsieur qui mendiait pour manger avait une attitue très pressante vis à vis de ma femme, elle lui a dit: Venez je vais vous acheter à manger. Elle s'est fait traiter de salope. Difficile.
Mais dans tout cela il ya beaucoup de triste misère, hélas. Je ne peut pas rester insensible à cette misère, alors je donne aux organismes ou associations qui se donnent pour mission d'aider ces détresses.
Je suis encore plus boulversé lorsque la mendicité implique des petits enfants, parce que c'est plus rentable.
Triste visage de la société. Et puis à coté, il y atout ce qui est beau, serein.
Nous vivons en équilibre.
Malgré cela, belle et sereine journée à vous.
Pierre
Un texte court, mais fort, et qui reflete une realite d'aujourd'hui.
Personnellement, je ne donne jamais au feu rouge.
Je décline poliment ... C'est tout.
La lutte contre la misère suppose d'autres engagements.
Et puis, financer ainsi un réseau organisé de mendicité ne me semble pas judicieux. Je n'ai à cet égard aucun état d'ame... en encore moins de culpabilité.
(avez-vous déjà assisté au "ramassage" des "mendiants" par leurs patrons en Mercédes ? qui font le tour de la ville ?). J'ai pas envie de concourir à ce type de réseaux et à ses perversions.
Je sais ce que je fais par ailleurs, pourquoi et comment je le fais...
Pierre, je sais bien que c'est difficile et tout comme vous je suis sensible à la détresse même si je sais que parfois elle est feinte pour attendrir le porte-monnaie.
Mais ce jour là, j'ai resenti vraiment de la détresse chez cet homme.
Janeczka, la mendicité est vielle comme le monde. Qu'en est-il dans ton nouveau pays d'accueil?
Alain, je ne donne jamais moi non plus dans la rue sauf quand il s'agit d'un musicien, jongleur ou autre "artiste", parce que je considère qu'il y a là un échange.
"ramassage" des "mendiants" par leurs patrons en Mercédes " ça je ne connais pas. Cette économie parrallèle est odieuse!
Je ne donne pas non plus, mais il y a effectivement cette "boule dans la gorge". C'est toujours une situation difficile. Et qui reflète une réalité de toujours (pas uniquement d'aujourd'hui comme dit Janeczka. Je me souviens du Boulevard Saint-Michel de ma jeunesse...). D'accord avec Alain, on n'est jamais sûr de ne pas encourager un réseau, bien au contraire. Le coup de la mercédes, j'ai déjà vu ça, même ici dans ma ville de province. Même en donnant à une association, j'ai un doute. Je préférerais que les impôts que je paie servent clairement à lutter contre la misère. C'est entre autre leur raison d'être, il me semble.
Joli texte, en tout cas.
J'ai déjà ressenti ça, c'est très bien rendu; c'est vrai qu'il y a plein de raisons de ne pas donner dans ces conditions mais le regard malheureux et implorant est là et du coup le malaise aussi!
Je donne
au mendiant assis sur le sol par tous les temps devant mon grand magasin habituel. Je donne quelquefois au carrefour, si j'ai de l'argent sous la main. Oui, la mendicité organisée existe. Mais comment distinguer entre le "vrai" désespéré et celui qui feint de l'être? Ton texte reflète parfaitement cet aujourd'hui qui fait mal à tant de déshérités...et cette boule dans la gorge quand on se défend de céder à une pitié peut-être superflue! Merci d'aborder des thèmes vécus avec tant de sûreté, Fabeli. Ils nous forcent à réfléchir et réfléchir n'est jamais vain!
Phil, je pense que les associations de proximité font un boulot formidable.
J'aime bien le concept de la communauté d'Emmaus, avec le système du recyclage de nos objets de (sur)consommation.
Mimik, ce jour-là, le regard que j'ai croisé n'avait rien d'implorant, il m'a paru désespéré.
Passante, c'est peut-être moi que j'ai voulu faire réfléchir en posant ces mots sur le papier.
Pitié superflue, je ne sais pas, mais peur de se faire "avoir", oui, et je crois que c'est humain!
quand on prend le métro, il y a parfois trois mendiants (avec enfant) qui se succèdent...
Moi non plus je ne donne plus...le plus souvent ces gens sont exploités par un réseau
Ce sont de vrais engagements de société et personnels qui pourraient lutter contre cette mendicité
La misère est exploitée, elle aussi, elle "rapporte"
Ceci dit, ton texte est "parlant" et comme toujours bien écrit!
Coumarine, la misère buisness, c'est désolant, on se sent impuissant.
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