chantier à lire

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06 septembre 2009

le carrefour

Moi, je pars au travail dans ma voiture confortable. Ma fenêtre est ouverte sur un peu d'air dans la moiteur orageuse. Je tripote les boutons de l'auto radio. Non, pas ça. Non, pas ça, non plus. Ah! Oui, ça!

Ça, c'est "Hôtel California", c'est toute ma jeunesse, les slows dans les boums, les premiers baisers, l'insouciance. Je monte le son pour sentir les vibrations de la guitare électrique dans les reins, comme autrefois.

Lui, il est debout au carrefour, naviguant d'un pas lent entre les voitures, sa casquette à la main. Je sais qu'il va demander. Je prépare déjà ma mine de circonstance, la tête qui fait "non" doublée d'un petit sourire désolé mais ferme. Je dis toujours non. Ce n'est pas possible de donner partout. Il y a des associations qui sont organisées, qui ont pignon sur rue. Donner quelques pièces, comme ça, pour qu'elles soient bues aussitôt, non.

Le feu est rouge, c'est sûr qu'il a déjà repéré ma fenêtre ouverte. Je n'ai quand même pas le culot de la fermer devant lui. Il s'approche, silencieux, sa bouche murmure, sa main se tend, je sors mon sourire, je secoue la tête. Non.

Alors je croise son regard. Un quart de seconde, je plonge dans son âme qu'il a laissé ouverte, comme ma fenêtre. Je n'entends plus les guitares. Je suis perdue dans le silence de sa détresse.

Le feu passe au vert. Démarrer. Une boule dans ma gorge, de l'eau dans mes yeux. J'ai dit non.

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05 novembre 2008

Belle

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L’instant d’avant, le regard perdu dans une vitrine, j’aurais pu ne pas la voir.

Un corps de liane, peau dorée au soleil de la rue, de grands yeux clairs.

Un tatouage sur son épaule.

Pantalon sale, brodequins lourds, pas de recherche, pas d’élégance.


Elle est belle mais le sait-elle ?

De jours de manche en nuits d’errance, elle ne se voit que dans l’œil saoul des hommes déchus.

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03 juillet 2008

Le bouquet

C’est un petit bout de jardin public, au cœur de la ville, juste devant le marché couvert.
On y passe le long,à bout de bras, des paniers. On ne traverse pas, à cause des naufragés.
Ils sont là tous les jours, sur les bancs et la pelouse.
Les chiens sont couchés sagement ou bien jouent en jappant à se poursuivre.
Garçons et filles mélangés boivent aux mêmes bouteilles, parlent fort, se bousculent.
Le feu est au rouge,  les oreilles attachées à l’autoradio,
mon regard se détourne.
Veste treillis, figure sale, le type est accroupi dans l’herbe, je crois qu’il va vomir.
Non, sa main va et vient parmi les tiges vertes, il cherche, trouve soudain, et cueille un brin. Dans l’autre main il rassemble.
C’est un bouquet.

paquerettes


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05 juin 2008

persistance rétinienne

stop

C’est un stop, je m’arrête. Coup d’œil à droite, coup d’œil à gauche.
C’est alors que je le vois. Sur le talus bien soigné de la rocade, il est assis.
De son sac il a tiré une bouteille, verse un peu d’eau dans le creux de sa main et la passe sur son visage, comme le ferait un chat de sa patte léchée.
Puis il improvise un bout de serviette en tirant sur sa manche.
La bouteille a rejoint le sac, il reste là, regarde les voiture qui défilent.
Je démarre.
Dans mon rétroviseur, la petite bête accroupie ne bouge pas, fixée à jamais sur la rétine de ma mémoire.


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26 mai 2008

20 minutes de parcmètres

parcm_treIl me reste vingt minutes de parcmètre. Le temps de boire un café, de prendre le pain.
Ce soir je repasserai voir papa. Il va mieux.
J’ai froid aux mains, pas malin d’avoir oublié mes gants, le temps vire au froid sous un ciel d'acier.
Ses chaussettes jaunes vifs attirent mon regard. Le pantalon trop court les expose à la vue.
Elle dodeline de la tête, et son visage lunaire affiche un demi sourire qui doit être permanent.
D’un pas lent elle avance, les mains crispées sur le sac qu’elle porte en bandoulière. Un manteau bon marché pendouille un peu sur ses épaules voûtées. Elle n’a plus d’âge, éternelle adolescente à la silhouette alourdie.
Nos chemins se croisent mais nos univers restent à jamais parallèles, moi, dans mon quotidien structuré d’obligations rituelles et rassurantes, elle, égarée aux abords d’un étrange monde insondable, dont je n’ose m’approcher.


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03 mars 2008

en passant...



En cette fin d’après midi de décembre, les guirlandes lumineuses tissent leurs toiles au dessus de ma tête. Je regarde sans les voir les vitrines scintillantes et leurs mises en scène aguicheuses.
Sur le perron gris d’un immeuble anonyme, un homme est assis,silhouette familière de nos centres urbains.
SDF, Signe De Faiblesse, de nos faiblesses. Il tire de sa poche son porte feuille. Une femme est accroupie près de lui, tenue de ville, mocassins chics, cheveux coiffés, elle parle doucement. Il répond en ouvrant le porte carte et je sais à l’instant de son geste qu’il montre la photo de ses enfants. Il pointe du doigt en donnant sûrement âges et prénoms.
La scène s’échappe au rythme de mes pas, et soudain mes larmes débordent, déclenchée par la charge émotionnelle de
ce geste anodin. Je suis surprise par l’intensité de ma réaction mais je comprends qu’il s’agit là d’un phénomène habituel chez moi. Cette capacité à ressentir les émotions des autres, je l’ai toujours ressentie en moi.
Longtemps j’ai pris ça pour de l’hyper sensibilité mais je ne suis pas forcément sensible pour moi même, au yeux des autres je passe même pour une personne « qui gère et qui assure » Alors pourquoi ces larmes faciles devant une scène de
film, à la lecture d’un fait divers, ou bien en écoutant parler les gens ?
Je crois que je suis comme une éponge, j’absorbe les émotions des autres, je les ressens de l’intérieur. Et l’écriture me donne la possibilité de les tra
nscrire et de les diffuser, non pas pour en profiter de façon malsaine mais au contraire pour les faire partager.
Passeur d’émotions est peut-être le rôle qui m’a été dévolu dans ce grand spectacle qu’est la vie humaine.

Posté par fabeli à 22:20 - En passant - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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